Lorsque nous avons commencé notre doctorat, nous n’aurions jamais imaginé devenir enquêtrices. Nous pensions faire de la science. Et pourtant, chacune d’entre nous s’est retrouvée plongée au cœur de sa propre enquête.
Je suis Chloé, ma thèse se déroule au laboratoire de la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie (PACEA1). L’objectif de celle-ci est de documenter la relation entre les humains et les chiens du Néolithique jusqu’à l’Antiquité2. Je mène mon investigation sur plusieurs sites archéologiques du Sud-Ouest de la France.
Moi, c’est Lucie, ma recherche se déroule au laboratoire Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux (EPOC3) où j’étudie l’évolution des canyons sous-marins profonds qui se sont développés au large de la côte Est-Corse.
La première étape, commune à nos deux études, consiste à rassembler les indices déjà disponibles. Pour cela, nous nous basons le plus souvent sur d’autres articles scientifiques issus d’études antérieures. Cette étape est cruciale et nous permet de faire le point sur les données existantes concernant notre zone et notre objet d’étude. Selon le domaine de recherche, ce travail de documentation peut être complété par d’autres sources.
[Chloé] C’est mon cas en archéologie, selon la période chronologique que j’étudie, je peux également m'appuyer sur des sources écrites (livres, textes religieux, inscriptions…) et de l’iconographie ancienne (fresques, peintures, mosaïques, illustrations…).
À la recherche de preuves canines et océanographiques
Les preuves sont le cœur de toute enquête. Les enquêteurs s’appuient dessus pour diriger leur investigation et arriver à des conclusions. Nous, les scientifiques, récoltons des données et nous appuyons sur nos analyses afin d’émettre des hypothèses. En géologie marine et en archéologie, trouver des preuves est un défi car nos sites d’études sont difficilement accessibles.
[Lucie] Chloé doit d’abord localiser précisément les sites archéologiques où des fouilles ont déjà été menées (afin d’extraire des preuves du sol) et sur lesquels des restes canins ont été mis au jour. Pour ma part, je n’ai pas directement accès aux canyons sous-marins situés à plus de 200 mètres de profondeur. Pour pouvoir obtenir des indices, les scientifiques envoient, grâce à des navires océanographiques, des ondes vers les fonds marins. Ceci va nous permettre de connaître le relief des fonds marins mais également de générer des profils sismiques, qui sont des coupes en deux dimensions du sous-sol. Pour simplifier, imaginez des docteurs faire une échographie du sous-sol marin ! Pour Chloé, les preuves qu’elle analyse sont principalement des restes osseux. Dans le cadre de sa recherche, elle étudie des squelettes de chiens qui sont plus ou moins complets selon le site archéologique d'où ils proviennent.
Comprendre le passé
Une fois les preuves recueillies, il faut les analyser. Selon les disciplines et les objectifs de l’enquête, nos méthodes diffèrent mais visent souvent un objectif commun : comprendre le passé.
[Chloé] Afin de mener à bien mon enquête, je dois procéder à une analyse des restes de chiens recueillis. Cela passe par l’observation à l’œil nu ou sous loupe binoculaire de chaque ossements afin de pouvoir déterminer l’âge et le sexe des individus (quand cela est possible). J'identifie également les éventuelles traces de découpes présentes sur les ossements qui pourraient indiquer une consommation de viande de chien par les populations du passé, ainsi que les potentielles pathologies présentes sur les squelettes. Enfin, pour les os longs (comme le fémur, l’humérus ou encore le tibia), je vais procéder à des mesures avec un pied à coulisse afin de déterminer la hauteur au garrot des individus.
Lucie cherche à reconstituer les formes passées des canyons sous-marins. Pour cela, elle utilise les profils sismiques qui lui permettent de repérer le passage des anciens canyons. A l’aide de la bibliographie et de certaines méthodes complémentaires, elle va dater les incisions des canyons qu’elle va observer. Ainsi, en connaissant la position et l'âge du canyon, elle peut retracer son évolution au cours du temps.
La finalité : deux enquêtes, un objectif commun
Une fois toutes les analyses faites, il est nécessaire de croiser nos données afin de répondre au mieux à nos objectifs de départ et de nous rapprocher d’une hypothèse.
[Lucie] Grâce à son approche pluridisciplinaire, Chloé va pouvoir alimenter les recherches autour de la question de la relation entre les sociétés humaines du passé et les chiens. Elle pourra contribuer à documenter l’évolution morphologique du chien et de son rôle auprès des humains au cours du temps. Et moi, je croise mes différentes données entre elles pour retracer l'histoire des canyons de la marge est-Corse et mieux comprendre l’origine de leur formation.
Une chose est sûre, nos recherches sont très différentes, tant par les méthodes utilisées que par nos zones d’études. Mais elles ont aussi beaucoup en commun : elles nécessitent de la rigueur, de la méthode, de la patience et un esprit d’investigation ! Qu’il s’agisse des fonds marins ou de sociétés humaines, notre objectif reste le même : enquêter pour mieux comprendre l’histoire et le passé.
Chloé Lefevre
Laboratoire PACEA (De la Préhistoire à l’Actuel :
Culture, Environnement et Anthropologie)
Lucie Hognon
Laboratoire EPOC (Environnements et
Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux)
Chloé Lefevre réalise une thèse intitulée « Caractérisation morphométrique et statut pathologique et sociétal des canidés de la Préhistoire récente au début de l'Antiquité dans le Sud de la France » au laboratoire PACEA (De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie).
Lucie Hognon réalise une thèse intitulée « Étude sur la relation entre processus sédimentaires et paramètres géo-acoustiques du sous-sol, cas de la marge sédimentaire Corse » au laboratoire EPOC (Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux)
1unité CNRS, ministère de la Culture et université de Bordeaux
2-6000 (avant notre ère) à 500 (de notre ère)
3unité Bordeaux INP, CNRS et université de Bordeaux

Ce texte est issu d'un corpus d'articles rédigés dans le cadre du Huis Clos Bordes, une résidence d'écriture interdisciplinaire ouverte aux jeunes chercheuses et chercheurs, qui s'est déroulée en juin 2025 aux Eyzies-de-Tayac.
Sous les conseil du vulgarisateur Pierre Henriquet et de Delphine Charles, chargée de communication scientifique à l'université, les jeunes scientifiques ont eu à produire en binôme un article commun sur leurs recherches ou leurs parcours.
Le Huis clos Bordes est issu de la collaboration des Départements Sciences Archéologiques et Sciences de l'environnement de l'université de Bordeaux.
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