Aller au contenu

Huis Clos Bordes - Sur la piste de l’éléphant

Inspirées par la fable indienne, une ingénieure de recherche en biochimie végétale et une doctorante en histoire ancienne confrontent leur cheminement dans les méandres de la recherche. S’efforcer de rendre intelligible l’infiniment petit ou sonder l’épaisseur du temps nécessite de croiser les disciplines afin de préciser les faits et leurs enchaînements.

Publiée le

Connaissez-vous la fable indienne des aveugles et de l’éléphant ? Chaque aveugle ausculte avec les doigts une infime partie du gigantesque animal et cherche à imposer sa conclusion. Un premier personnage tâte la trompe avec application et s’exclame « c’est un serpent », un autre palpe les oreilles et rétorque « c’est un chasse-mouches », un troisième, au contact d’une jambe, s’exclame « c’est un pilier », et ainsi de suite... Ces affirmations prises isolément n’ont ni queue ni tête.

Comme les aveugles de la fable, les recherches de Claire-Line Marais, ingénieure de recherche au laboratoire Biologie du Fruit et Pathologie1 et Anne Delaplace, doctorante à l’institut Ausonius2, s’appliquent à éclairer l’invisible, à rendre intelligible l’imperceptible. La première souhaite étudier les phénomènes biologiques chez les plantes tandis que la seconde s’efforce de cerner l’identité professionnelle et personnelle des acteurs du textile dans l’Occident romain.

En tâtant méthodiquement les parties constitutives de leur éléphant personnel, toutes deux s’emploient à décortiquer et à analyser de subtils mécanismes à l’œuvre.

Sonder les identités minuscules

Minuscules apparaissent, au premier regard, les fragments de vie laissés par les gens de métiers à Rome. Gravé dans le marbre ou dans une pierre locale plus ordinaire, les noms de tisserands, de fileuses, de tailleurs, de brodeurs, de marchands d’étoffes témoignent en lettres capitales de leur identité et de leur vécu professionnel, souvent à mots comptés. Plusieurs centaines d’épitaphes, mais aussi des formules votives (qui signalent un acte de dévotion ou de piété) et quelques inscriptions honorifiques, plus de 350 documents au total, témoignent de la fierté professionnelle de ces individus et de la richesse de leurs réseaux de relations. Ces documents de pierre, parfois bavards, souvent elliptiques, sont une occasion unique pour le chercheur de fouiller les mémoires, de mettre en évidence des liens de famille ou d’amitiés en affaire, de déceler l’attachement à son quartier d’origine. Le nez sur la pierre, Anne l’épigraphiste3 traque la petite bête.

De minuscules fragments de vie, c’est également ce que sont les métabolites, molécules chimiques témoignant de l’activité d’un être vivant. Ils sont composés entre autres des sucres, lipides et acides aminés. Leurs compositions donnent de précieux indices sur la vie, l’état de santé et l’adaptation de la plante à son environnement. Chaque métabolite est produit dans des parties différentes de la cellule. Cette dernière compartimente son fonctionnement interne : pour n’en citer que deux, le noyau stocke la majorité de l’information génétique et la mitochondrie produit l’énergie essentielle à la cellule. Chaque compartiment possède ses spécificités et évidemment ses métabolites associés. Claire-Line s’attache à comprendre le fonctionnement des mitochondries en faisant un instantané de leurs compositions en métabolites.

Concours de disciplines

Pour relever le défi de sa recherche, Claire-Line met en place une nouvelle technologie : la microfluidique afin de récupérer les mitochondries tout en préservant les métabolites présents. La microfluidique permet de manipuler rapidement de très petits volumes, ce qui est un atout dans ce cas de figure car bien qu’étant présente en grand nombre, chaque mitochondrie mesure moins de 0,0001 cm. Ensuite, Claire-Line fera analyser les métabolites pour les identifier et les quantifier.

Mais traitées seules, ces informations laisseraient Claire-Line comme l’un des aveugles de la fable et elle n’aurait qu’une vue parcellaire de ce qu’est la mitochondrie. Pour y remédier, elle fait appel à d’autres spécialistes. Par exemple la microscopie permet d’obtenir la taille et le volume des mitochondries, tandis que la physiologie permet de faire le parallèle entre l’état général de la plante et sa composition en métabolite.  

De même, Anne met en chantier une série d’observations qui nécessite le concours de nombreuses disciplines. Déchiffrer des séries d’inscriptions latines, abrégées ou dépourvues de ponctuation, décortiquer le choix des mots nécessite selon les contextes de recourir à des grammairiens et des spécialistes de la littérature juridique. Être un fabricant de pourpre, cette couleur rouge violacée, tirée du suc de coquillages marins et qui vient border la toge du sénateur n’est pas la même chose que posséder une teinturerie ou développer une boutique de vêtements pour le compte d’autrui. Comparer avec finesse ces fragments de vie, analyser les liens de famille et « d’amitiés en affaires » permet d’évaluer ce soin de l’affirmation de soi, selon que l’on est une femme ou un homme, une personne libre ou dépendante, de statut citoyen, servile ou affranchi.

Gare à ne pas accoucher d’une souris !

Pour Anne, les pattes de l’éléphant, son ossature, son équilibre, c’est le choix de l’activité mentionnée - une spécialité parfois très étroite - et sa corrélation avec l’identité propre de l’individu qui la pratique. 

Le statut juridique et social, l’origine géographique, l’appartenance à un groupe de parenté des personnes impliquées sont autant d’indices dévoilés par l’étude de leurs noms, ce que l’on appelle l’onomastique. La trompe, qui ne doit pas masquer le reste, c’est la paléographie, à savoir l’étude de l’écriture et de son tracé, le soin accordé à la gravure des lettres, rapporté à la matérialité et à la qualité du support… seul l’ensemble de ces indices fait sens.

C’est précisément le travail collaboratif entre différentes disciplines et l’agrégation des connaissances qui en résulte qui motivent les deux chercheuses. Toutes ces séquences de patiente observation et de longues analyses, nourries d’échanges ou d’abondantes lectures, n’ont pas pour unique objet d’atteindre l’érudition ou de produire un savoir réservé aux initiés. C’est bien la compréhension des mécanismes biologiques, ou des comportements sociaux à l’œuvre derrière les apparences, qui est en jeu. Il faut aussi savoir accepter ses erreurs, tâtonner de nouveau et rectifier le protocole en cours de recherche si le besoin s’en fait ressentir. Patience et humilité font plus que force ni que rage !

Anne Delaplace
Laboratoire Ausonius

Claire-Line Marais
Laboratoire BFP (Biologie du Fruit et Pathologie)


1Unité INRAE et université de Bordeaux localisée à Villenave d’Ornon (33)

2Unité CNRS et université Bordeaux Montaigne, spécialisé dans la recherche sur l’Antiquité et le Moyen-Âge.

3L’épigraphie concerne le déchiffrement et l’analyse des inscriptions portées sur un matériau dur et pérenne (la pierre, en l’occurrence).

 

Illustration © Claire-Line Marais sur une idée originale d'Anne Delaplace

Ce texte est issu d'un corpus d'articles rédigés dans le cadre du Huis Clos Bordes, une résidence d'écriture interdisciplinaire ouverte aux jeunes chercheuses et chercheurs, qui s'est déroulée en juin 2025 aux Eyzies-de-Tayac.

Sous les conseil du vulgarisateur Pierre Henriquet et de Delphine Charles, chargée de communication scientifique à l'université, les jeunes scientifiques ont eu à produire en binôme un article commun sur leurs recherches ou leurs parcours. 

Le Huis clos Bordes est issu de la collaboration des Départements Sciences Archéologiques et Sciences de l'environnement de l'université de Bordeaux.

Plus d'informations