À Grande Canarie, l'analyse d'insectes vieux de plus de mille ans révèle le passé insoupçonné d'une grotte funéraire. C'est ce que met en évidence une équipe internationale de chercheurs grâce à l'analyse de plus de 8 000 restes d'arthropodes découverts dans la grotte de Cruz de la Esquina, à Acusa Seca (Grande Canarie). Grâce à l'archéoentomologie, les chercheurs ont pu établir que cette cavité a d'abord servi au stockage de céréales avant d'être transformée en espace funéraire entre les VIIe et IXe siècles de notre ère. Dirigée par des chercheurs de l'Université d'Alcalá, avec la participation de l'Université de Bordeaux, du Muséum national d'Histoire naturelle et de l'Université de Las Palmas de Grande Canarie, cette étude met en lumière tout le potentiel de l'archéoentomologie, une discipline qui étudie les insectes conservés dans les contextes archéologiques afin de reconstituer l'histoire des sites et les activités humaines du passé.
Des insectes révèlent la réutilisation d'un grenier préhispanique en espace funéraire à Grande Canarie
Un nouvel article impliquant Jean-Bernard Huchet du laboratoire PACEA a été publié dans le journal Cambridge University Press
Publiée le
Le remarquable état de conservation de la grotte a permis de préserver, aux côtés des restes humains, une grande diversité de matériaux organiques (bois, fibres végétales, cuir et cordages), ainsi qu'une abondante communauté d'insectes. Véritables archives biologiques, ces vestiges ont permis aux chercheurs de retracer les différentes étapes de l'histoire de la cavité et de comprendre comment un ancien espace de stockage est progressivement devenu un lieu d'inhumation.
Parmi les insectes identifiés figurent de nombreux charançons et d'autres espèces caractéristiques des réserves de céréales. Leur abondance révèle que d'importantes quantités de grains étaient autrefois entreposées dans la grotte, bien au-delà de ce que pourraient expliquer de simples dépôts funéraires. Cette découverte démontre que Cruz de la Esquina remplissait à l'origine une fonction économique essentielle avant d'être réinvestie d'une fonction funéraire et symbolique.
Les insectes apportent également un éclairage inédit sur les pratiques funéraires. La présence d'espèces nécrophages indique que les défunts ont été déposés dans la cavité peu de temps après leur décès. Ces résultats plaident en faveur de dépôts primaires et remettent en question l'hypothèse selon laquelle certains individus auraient pu faire l'objet de dépôts secondaires, après une première phase de décomposition en dehors de la grotte.
Au-delà du cas de Cruz de la Esquina, cette étude illustre le formidable potentiel de l'archéoentomologie funéraire pour explorer les sociétés du passé. En révélant des informations inaccessibles aux approches archéologiques traditionnelles, les insectes deviennent de véritables marqueurs biologiques de l'histoire des sites et des pratiques humaines. Les chercheurs souhaitent désormais appliquer cette méthodologie à d'autres grottes de Grande Canarie afin de déterminer si la réutilisation d'anciens espaces de stockage à des fins funéraires constituait un phénomène exceptionnel ou, au contraire, une pratique largement répandue dans l'archipel.

Figure 4. Insect remains identified in Cruz de la Esquina burial cave
Référence
Buried in the pantry: using archaeoentomology to assess cave reuse at the pre-Hispanic site of Cruz de la Esquina.
Pedro Henríquez-Valido, Jean-Bernard Huchet, Jacob Morales & Amelia Rodríguez-Rodríguez.
Antiquity 2026 page 1-18
https://doi.org/10.15184/aqy.2026.10407
Auteurs
Pedro Henríquez-Valido est chercheur à l'Université d'Alcalá (Espagne). Archéoentomologiste et archéobotaniste, ses recherches portent sur les interactions entre les groupes humains et leur environnement, aussi bien au sein des sociétés préhispaniques des îles Canaries que durant la Préhistoire récente de la péninsule Ibérique. Il utilise les restes biologiques, notamment les insectes et les macrorestes végétaux, pour reconstituer les pratiques de stockage, les activités économiques et les pratiques funéraires des populations anciennes. Il est le coordinateur de cette étude.
Jean-Bernard Huchet est ingénieur de recherche au CNRS, rattaché aux laboratoires PACEA (Université de Bordeaux) et ISYEB (Muséum national d'Histoire naturelle). Spécialiste de l'archéoentomologie funéraire, il utilise les insectes comme marqueurs biologiques pour reconstituer les pratiques funéraires, les processus taphonomiques et les interactions entre les sociétés anciennes et leur environnement.
Jacob Morales est maître de conférences à l'Université de Las Palmas de Grande Canarie. Archéobotaniste, ses recherches portent sur l'agriculture, l'exploitation des ressources végétales et les systèmes de stockage des sociétés préhistoriques et historiques des îles Canaries. Ses travaux contribuent à mieux comprendre les pratiques alimentaires, l'économie et les interactions entre les populations anciennes et leur environnement.
Amelia Rodríguez-Rodríguez est professeure de Préhistoire à l'Université de Las Palmas de Grande Canarie. Spécialiste des sociétés préhispaniques des Canaries, ses recherches portent principalement sur la technologie et l'analyse fonctionnelle des industries lithiques, ainsi que sur les pratiques économiques, les comportements techniques et les pratiques funéraires des populations insulaires. Elle participe à plusieurs projets de recherche interdisciplinaires consacrés à l'étude des modes de vie des sociétés anciennes de l'archipel.
Cette étude a bénéficié de financements des équipes COMOS et EVODIBIO (laboratoire PACEA, université de Bordeaux).
Dans la presse
https://archaeologymag.com/2026/09/insect-indigenous-burial-practices-in-gran-canaria-cave/
https://arkeonews.net/8000-ancient-insects-challenge-a-theory-about-the-dead-in-gran-canaria/
https://phys.org/news/2026-09-insect-reveal-indigenous-burial-canary.html